Jean Breschand

60 heures

La conduite des FFE est un art de haute voltige ! Une dizaine de journées complètes sont réparties sur l’année, le gros des séances étant concentré sur le second semestre.

L’ambition est double : initier les étudiants à l’écriture d’un projet et développer leur projet de l’année. Je commence toujours par une longue séance consacrée aux attendus des fameux dossiers qui sont le préalable à toute démarche de financement (note d’intention, note de réalisation, synopsis, et les pièces annexes comme le résumé, le cv, etc), afin d’en ressaisir la logique, les limites et la vérité. Cette séance a le mérite en outre d’aborder des questions relatives aux institutions et au marché du cinéma documentaire. Ensuite, je fais un tour de table afin de tester leur façon de parler de leur projet, et ce faisant de savoir où ils en sont et de comprendre la nature des obstacles qu’ils rencontrent.

A cet égard, je me situe dans le fil des travaux de Bachelard relatifs à la formation de l’esprit scientifique : décrypter les obstacles épistémologiques auxquels ils sont confrontés. Effectuer ce travail d’écoute et de retour collectivement a le double mérite de faire entendre aux autres quels sont les problèmes que rencontrent leurs camarades, et donc de les objectiver ; mais aussi de créer un échange entre eux, de façon à ce qu’ils sachent où ils en sont tous ensemble et à ce qu’ils s’aident.

A l’occasion de ces séances, j’ajuste le travail de chacun. Quand je trouve les projets mal placés, je le dis et j’explique pourquoi. Les projets les plus difficiles à centrer sont le fait des étudiants qui peinent avec les mots, avec le langage, voire avec l’expression de soi. Je suis alors obligé d’attendre que le projet s’éclaire à mesure que progressent les repérages. Le problème, c’est que certains étudiants – et là je devrais dire certaines personnes ou certaines personnalités, car on touche directement à la part de névrose de chacun – ont l’art d’éluder, d’esquiver, de trouver les raisons objectives (ou prétendument telles) pour atermoyer. Mais cela fait partie du travail. Soit dit en passant je me compare plus volontiers à un ostéopathe du cerveau qu’à un psy. Je me garde de rentrer sur le terrain de l’analyse psychologique, même s’il peut m’arriver d’en avoir une idée. Dans ces cas là, mes interventions sont de nature technique, voire prédictives : je conseille ou je recommande de faire telle démarche, je demande ou je passe commande de telle action. Il m’arrive de m’éloigner volontairement des questions sociologiques pour les obliger à entrer de plain pied sur leur terrain, de construire une relation concrète avec une ou plusieurs personnes. On touche ici au grand noyau de notre master : l’articulation entre la recherche sociologique et l’art cinématographique.

Par principe (pédagogique et théorique), je me place du point d’un absolu cinématographique, afin de les amener le plus loin possible, sans passer par des recettes toutes faites, mais afin de leur donner les moyens de continuer à progresser (à construire, à développer) par la suite. Je pense aujourd’hui, suite à des discussions avec Joyce Sebag, que le statut du film doit être celui d’un moment dans le déroulement d’une recherche (d’une thèse)– et non un résultat (une illustration). Bref, je les pousse le plus loin possible (dans les limites de chacun, y compris les miennes) pour qu’ils ancrent leur travail dans une relation concrète avec leur terrain et les personnes rencontrées, dans la vérité d’une pensée de leur objet débarrassée des représentations toutes faites. Je les amène donc à ne pas considérer le film comme une solution à un problème, mais comme un résultat : le résultat d’une relation personnelle à un sujet qui les attire, les captive, les stimule. Lorsque ce trajet sera construit, lorsqu’une relation sinon amicale mais d’estime et de curiosité réciproque sera établie, alors le film deviendra possible, alors un synopsis pourra être dessiné.

Depuis que nous en avons convenu, je les presse de faire des photos et de les afficher aux murs de la classe. C’est un bon outil de travail. A cette réserve près qu’ils ne sont pas tous en phase. Certains avancent plus vite que d’autres – parfois trop vite, mais en général ce sont ceux qui sont le plus au clair, et avec leur sujet, et avec eux-mêmes. Cela étant, il est normal que les projets évoluent au fil des mois, en fonction des rencontres, des difficultés inattendues (ou attendues !), des problèmes d’autorisation de tournage, des aléas divers et variés. Fondamentalement, le travail consiste en toujours les centrer sur leur objet, sur leur questionnement. De façon à ce qu’ils aient une idée de ce qu’ils regardent, c’est-à-dire de ce qu’ils cadrent. L’un des paradoxes étant que l’on ne le sait pas toujours à l’avance et qu’au moment du tournage, voire du montage, on découvre ce qui était vraiment en jeu (ce qui fait qu’il est parfois difficile de noter objectivement le travail)… Ce travail un peu étrange – et plein d’enseignements, tant sur les sujets que sur la nature humaine – qui articule le développement d’un questionnement, la construction d’un rapport au cinéma et le travail sur soi est une véritable maïeutique

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UFR de Sciences Sociales et de gestion
2, rue du Facteur Cheval
91025 Évry Cedex
Secrétariat pédagogique
Véronique Ailem
Formation Continue
Chrystelle Chassaigne

© 2014 Master Image et société : Documentaire et sciences sociales

Master mention sociologie
Spécialité : Image et société - Documentaire et sciences sociales
Domaine
Sciences Humaines et Sociales
Finalité
Professionnelle ou recherche
Accessible en
Formation initiale ou continue